Permettez moi de vous parler d'un exploit authentiquement authentique, qui ne fera jamais la une des journaux télévisés et pourtant... il s'agit des vols sur MD; des miens en particulier.
Entre lui et moi, ce fut l'anti-coup de foudre immédiat. Moi, le citoyen lambda ayant réussi à force de sueur de sang et de larmes à progresser du tricycle à pédales de l'enfance au tricycle à hélice de l'âge largement adulte. Lui, le F-PKMD, alias le Mike-Delta, alias 'le Péril Vert'; un tueur au faux air de F-100 avec son entrée d'air ovale.
Certes, au parking il semble assez innocent dans le genre bricolo fait main. Mais sa ridicule roulette de queue maouss rikiki et pas maouss kosto; mais sa jauge à essence, placée là où trônerait la 'Silver Lady' s'il avait été fabriqué par RR au lieu d'avoir été assemblé sur un coin de table de cuisine, jauge à essence disais-je auprès de laquelle celle des premières Deuches était un modèle de sophistication et de technologie; mais sa verrière indigne même du plus minable Dinky Toy, inspirent à juste titre inquiétude et méfiance chez tout pilote sensé.
Et c'est pire dans la bête.
D'abord, il faut y entrer et, sans chausse-pied, c'est de l'acrobatie.
Aucun espoir pour la femme qui aurait l'idée bizarre d'essayer en fourreau étroit, et celle qui tenterait l'escalade en mini-jupe serait vite entourée d'aides bénévoles. Une fois installé(e) tant bien que mal, une chose frappe le moins observateur: c'est le seul avion à ma connaissance qui ait quatre pédales par pilote, mais en fait les deux du centre sont inaccessibles sauf par une extraordinaire gymnastique que je n'ai jamais pu maîtriser faute d'être un myriapode (ou un iule pour les cruciverbistes). Puis le reste des surprises: banquette en bois sans réglage de siège ou de palonnier, ce qui oblige les petits comme moi à piloter sans atteindre les fameuses pédales (sauf à disparaître sous le tableau de bord à chaque tentative) et les grands à garder les genoux à hauteur des yeux. Et l'interrupteur batterie est monté à l'envers. Et si le directionnel est indéréglable, c'est qu'il est non présent. Et l'altimètre à une seule aiguille devrait être au Musée de l'Air, avec son cadran de vieille balance de gare; j'ai longtemps rêvé qu'il allait me délivrer le QNH sur un ticket de carton accompagné de l'horoscope du jour, comme aux bons vieux temps pré-TGV quand les trains partaient et arrivaient à l'heure. Le Baron Rouge devait utiliser le même sur son Fokker Dr-I. Il y a bien le plaisir d'annoncer à la TWR une hauteur en kilomètres et une pression en mm de vif-argent, mais enfin! Et puis la clef de contact peut se retirer même sur BOTH, ce qui est inquiétant pour qui comme moi aime brassicoter l'hélice et 'écouter les clicks' comme le demande notre valeureux chef mécano. Et le mini-manche traîne à hauteur des chevilles. Et le compte-tours réfléchit longuement avant d'afficher le régime que le moteur avait cinq minutes avant. Et le trim, un gros vilain bouton rond, sera inévitablement déréglé par le coude. Et etc... Cependant tout ceci n'est pas trop grave, tant que le moteur ne tourne pas.
En effet, inerte, le MD est bizarre mais presque inoffensif.
Le danger survient dès le démarrage, car il tentera de passer sur le nez -une de ses positions favorites- si le manche n'est pas serré convulsivement contre soi.
Puis le roulage; les lois de la mécanique sont impitoyables: le centre de gravité de la bête étant placé derrière les roues, l'équilibre en mouvement est celui d'un crayon debout sur la pointe. Le MD n'est vraiment heureux que lorsqu'il roule avec la roulette devant, comme tout avion bien élevé genre BF ou DD; mais il n'est pas étudié pour.
Enfin lorsque par miracle je réussis à l'aligner à peu près sur la ligne blanche, il part tout de suite à gauche dès l'ouverture des gaz, et encore plus dès passage en ligne de vol.
Personnellement, je trouve la piste de LFBI bien assez longue, mais pas assez large dans ces cas. Cet avion, c'est le Pitalugue des airs.
Vous savez bien: le bateau de Monsieur Brun qui avait une trop grosse hélice, ce qui fait que c'est lui qui tournait et non pas elle.
Le MD, c'est pareil. Bon! soyons honnête; en l'air il fait meilleure moins mauvaise figure car son moteur, puissant pour le poids, tire cet assemblage d'allumettes, de tissu et de Plexiglas avec un bruit, des courants d'air, des vibrations, une agilité de la bille, qui font immanquablement penser aux 'Chevaliers du Ciel' de l'Avant-dernière. Le chauffage rôtit les pieds en place gauche mais grâce aux jours de la verrière il n'y a pas que le moteur qui soit refroidi par air. On s'amuse, tout en claquant des dents.
La nav a intérêt à se limiter à de la ferrodromie: pas de directionnel, ni VOR ni ADF, un compas tremblotant, une radio anémique...
Mais tout a une fin, et comme il n'y a pas d'exemple connu d'avion qui ne se soit pas reposé tôt ou tard, il faut bien envisager de retangenter la planète. Préparation machine vent AR. Pompe néant. Volets néant hélas. Réchauffe carbu ON. Vitesse de l'ordre de 120 (km/h. Faut pas rêver); base prudemment lointaine pour voir venir; courte finale à 105-110: tout ceci se passe presque normalement.
Jusqu'à environ 1 mètre -3 pieds et des poussières- du sol, le MD cache son jeu. Réduction-arrondi; je ne cabre jamais assez car ne voyant alors plus la piste je crains de toucher à côté -elle n'est vraiment pas assez large- et juge très mal la hauteur.
Immanquablement, le Péril tombe et rebondit bêtement. Le chef-pilote, toujours un peu fébrile dans ces circonstances, le rattrape tout en me criant de tirer sur le manche, de mettre du pied à droite (ou à gauche suivant le jour et le vent) PUIS à gauche (ou à droite) car le secret du roulage semble-t-il c'est de toujours courir après le cheval de bois.
Et pas question de freiner sec pour abréger l'épreuve car le monstre passerait illico sur le nez.
Note pour plus tard, comme dirait Parker Lewis: emporter une hélice de rechange avant de partir.
La dernière épreuve après le roulage, c'est sortir de la bête sans se retenir à quoi que ce soit -qui de toute façon vous resterait dans la main- et reprendre un teint moins verdâtre avant de rentrer au Club.
Et je peux enfin échanger les mensonges traditionnels "Alors, ce vol?"
"Impeccable! un vrai plaisir! dans la poche!"
Mais un jour, un grand jour, un beau jour, un jour CAVOK sans vent, c'est juré: je décollerai seul, le reposerai seul avec juste le nombre habituel de rebonds, reviendrai seul au parking, et descendrai toujours seul, affichant la mine modeste et nonchalante qui sied aux vrais aventuriers rentrant au bercail.
Même si la télé n'est pas là.
XXX