Le Blog des Pilotes

Autopsie d'un crime

9/6/10

Par ce beau jour de Ventose -le bien nommé- An ... de la République ex-française, le vent soufflait fort. Cependant en fin de matinée il semblait avoir un peu molli. Désirant voler et espérant une amélioration, je me suis précipité sur mon Minitel (une espèce d’Internet franchouillard peu véloce) afin d’y prendre les derniers METAR et TAF de mon terrain, LFZZ. Assez correct: vent à 30° de l’axe pour 12 kts, restant dans mes possibilités même avec l’avion envisagé, le F-Pxxx, un engin sérieux mais sensible au vent car, chose incroyable, la roulette de nez a été montée DERRIERE le train principal! Bien sûr, le TAF était moins optimiste avec des prévisions de 20G25 kts, variant en  direction... mais bof! c’était pour plus tard.

   Problème: au moment de monter dans la voiture, une urgence à régler. Le retard qui en résulte plus le temps de faire la route, d’ouvrir le hangar etc... et mon METAR datait déjà de plus d’une heure. Erreur n° 1: il était environ 13h30 et je me suis dit qu’il était un peu inutile de déranger la MTO à cette heure. Ce qui était bon à midi le serait bien encore maintenant. Donc je sors l’avion, fais le tour, monte difficilement dedans, et lance la mécanique. Erreur n° 2: la biroute semblait bien horizontale pour un petit 12 kts et changeait parfois de direction. Qu’à cela ne tienne; c’était manifestement provisoire. Je démarre et arrive au point d’arrêt, tourne le nez au vent ou à peu près. Vraiment, ce vent ne mollissait pas; le F-Pxxx était parfois secoué par des rafales et soudain l’illumination tardive, bien trop tardive: je n’étais plus à la hauteur de la situation! Amer à avaler, mais rien n’est plus incon­tournable que la réalité. Erreur n° 3:  plusieurs solutions s’offraient à moi. Celle qui m’est venue à l’esprit en premier a été de dire à la TWR que j’annulais et rentrais au bercail; mais je me suis vu tournant le dos au vent et alors... seconde solution, excellente,  mais à laquelle je n’ai pas pensé, tout couper et rentrer le tagazou à la main; troisième solution, la plus scabreuse, continuer (comme on disait dans mon ancien métier “persister et signer”) en espérant qu’après un tour de piste ou deux, le vent serait plus calme. C’est évidemment celle-ci que j’ai choisie, oubliant le fait évident -mais hélas pas pour moi  sur le moment- que pour aller m’aligner je tournerais presque le dos au vent et que donc... et puis qu’il faudrait bien rentrer et que si le vent ne mollissait pas, je retournerais au cas de figure précédent. Mais les dieux aveuglent ceux qu’ils veulent perdre, comme disaient les re­grettées pages roses du Larousse. NB: celles des citations étrangères, pour les plus jeunes.

   Ce qui devait arriver arriva. Clotho l’avait filé sur son rouet, Lachésis l’avait mesuré, et Atropos trancha le fil auquel pendait la vie de l’hélice. A peine avais-je commencé à rouler en direction de la piste qu’une rafale arrière fit passer gracieusement le F-Pxxx sur le nez. En douceur, mais inexorablement comme dans les tragédies antiques grecques, et avant que j’aie même le temps de réaliser. Au temps T0  l’horizon était quelque part sur le pare-brise; et à T1 = T0 + 1 seconde, le macadam du taxiway remplissait le pare-brise, le moteur ne tournait plus, et je pendais retenu par la ceinture au-dessus d’un tableau de bord étonna­mment horizontal. Surprise et déconfiture. Ne restait plus qu’à prévenir la TWR, couper la radio, la batterie, les magnétos, l’essence, ouvrir la verrière, sortir d’un air dégagé -pour le cas où il y aurait des spectateurs au balcon du resto- sur l’aile en pente (NB: c’est plus facile qu’on pourrait le croire; essayez et vous verrez), examiner la situation, signer l’acte de décès de l’hélice,  et remettre l’engin en position trois points (ça aussi c’est facile; essayez et vous verrez)  puis avec l’aide du Service Sécurité  Incendie, rentrer la tête basse (ça, c’est moins facile) en méditant sur les conséquences d’un crime aussi hideux. Simple dégradation au centre d’un carré de pilotes, mon cher Brevet déchiré, ma précieuse Licence brûlée? prison? le “15 dont 8” de ma jeunesse de bidasse? Tatahouine? Biribi? tout de même pas le peloton? et si par miracle je m’en sortais vivant, l’honneur n’exigeait-il pas que je me collasse une balle dans la tête ou que je me pendisse?

   Et enfin expliquer avec gêne, décompter les heures, écrire.. bref toute “la paille” qui accompagne ce genre de prouesse. Si l’on faisait de même pour les automobilistes, il y aurait moins d’accidents: un conducteur sur deux serait en train de remplir des formulaires au lieu de rouler.

   Voilà, voilà: trois erreurs stupides à ne pas commettre. Mais je l’ai fait! gaiement! ne réfléchissant que lorsqu’il n’était plus temps de le faire et qui plus est réfléchissant mal! et pourtant je ne suis plus tout à fait un bleu. Mais mon Dieu pourquoi pourquoi POURQUOI ont-ils mis cette f... roulette  derrière et non pas devant? et POURQUOI n’ai-je pas réfléchi plus tôt et mieux?    

ZZZ

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